La grille horaire est ajustée à votre fuseau horaire [08H53 HE]. Vous pouvez changer de fuseau horaire à l'aide du bouton dans le coin à droite.

X

Blogue TV5

Blogue TV5

retour aux blogues

Sacrés objets

Je ne suis pas quétaine

ÉCRIT PAR : La ceinture
PUBLIÉ LE : 23 octobre 2017

Les gens se moquent de moi. On dit que je suis « passée date », quétaine, vieillotte. Pourtant, je suis probablement le seul symbole vestimentaire du Québec. Je suis la ceinture fléchée, une très longue bande de laine tressée que l’on se mettait autour de la taille, par-dessus les manteaux des coureurs des bois, au XVIIIe et au XIXe siècle.

Pourquoi une si longue ceinture, direz-vous? Elle devait s’accrocher partout, elle était encombrante. En fait, j’étais très utile aux trappeurs, qui devaient souvent traîner de lourds ballots de peaux. J’étais entourée plusieurs fois autour de leur taille de façon assez serrée, pour les empêcher de se blesser au dos. Un peu comme une ceinture d’haltérophile, comme on en voit aux Jeux olympiques.

Au début, j’étais souvent d’une couleur neutre ou carrément grise, puis les tisseuses ont commencé à m’ajouter des couleurs et des motifs. La flèche dont je tire mon nom est en fait un motif de tête de flèche horizontal qui était très répandu. Il y avait aussi la « flamme », un mélange de têtes de flèche et de losanges lui aussi horizontal, qui donnait une impression de flamme.

Chaque région avait ses particularités, ses couleurs. Grâce à moi, on pouvait identifier d’où venaient les voyageurs. À Charlevoix, par exemple, le motif le plus répandu était celui du « W » qui formait un double chevron. À L’Assomption, on préférait le motif de l’éclair, une série de zigzags tous plus colorés les uns que les autres qui s’emboîtent horizontalement. C’est magnifique. C’est d’ailleurs la ceinture que porte le Bonhomme Carnaval, à Québec, au mois de février.

Les Métis canadiens ont eux aussi largement contribué à ma popularité. Louis Riel, par exemple, avait toujours une ceinture fléchée autour de la taille. D’ailleurs, les Métis ont même créé une décoration pour souligner l’engagement envers la culture métisse, l’Ordre de la ceinture fléchée.

Mais avec l’industrialisation et l’urbanisation du pays, j’ai tranquillement disparu. Je suis devenue une curiosité qu’on montre dans les musées ou qu’on ressort de temps en temps. On me fabrique encore, mais surtout en Asie. On m’expédie ensuite au Canada, où je suis vendue dans des magasins de souvenirs à des touristes… Asiatiques, entre autres.

Heureusement, il reste encore quelques personnes qui me connaissent et me respectent, qui savent comment me fabriquer, mais elles sont de moins en moins nombreuses. En fait, j’ai bien failli disparaître complètement, avant qu’une dame, madame Phidias Robert, décide, en 1967, pour célébrer à sa façon les 100 ans du Canada, d’offrir gratuitement des cours de tissage.

Qui sait, peut-être qu’un jour, je reviendrai à l’avant-scène de la mode sous l’inspiration de génie d’un designer d’ici ou d’ailleurs, qui pensera à m’incorporer à sa collection? La mode, après tout, est un cycle et un jour, ce sera mon tour, à moi aussi, de ravoir mon heure de gloire.

Sacrés objets

Suggestion